Digitalisation métiers du droit

La période de confinement a mis en évidence les problèmes rencontrés par les professionnels du droit et le besoin de digitalisation de leur profession. À ce jour, les métiers du droit ont un certain nombre d’outils à leur disposition, permettant ainsi d’optimiser au mieux leurs méthodes de travail, gagner en productivité et gérer les activités quotidiennes. Portées par les progrès technologiques, les Legaltech connaissent, quant à elles, un véritable succès. À l’affût des techniques les plus innovantes, elles proposent des conseils aux justiciables tout en y intégrant les professionnels du droit.

Adaptation des professionnels aux plateformes en lignes

1. Importance de cette adaptation au numérique

Internet occupe désormais une large place dans la vie quotidienne. Les professionnels du droit n’ont donc pas d’autre choix que de s’adapter aux nouveaux outils numériques, afin de répondre au mieux aux besoins du client. Celui-ci, devenu beaucoup plus exigeant, souhaite trouver, en quelques minutes, un avocat spécialisé qui lui convient et lui apporte des solutions. Mais pour cela, il portera d’abord un regard critique et minutieux aux commentaires et à la notation du professionnel sur internet. Bien avant ses expériences et ses compétences. La concurrence est, de ce fait, extrêmement rude.

Les métiers du droit ne sont pas encore à l’apogée de cette transformation digitale. En effet, même si les outils de communication, comme l’utilisation de mails professionnels et de sites en ligne se sont bien développés, ils sont encore peu nombreux, à ce jour, convertis au tout numérique (paiement en ligne, prise de rendez-vous en ligne, consultation en ligne), au risque de voir les plateformes numériques se développer sans eux. De plus, même s’ils ont, pour la plupart, déjà créé leur site internet, ils sont peu à avoir développé de véritables outils complémentaires à l’intérieur : newsletter, design, logo, carte de visite, vidéos de présentation. Cette exigence de transformation digitale nécessite des compétences spécifiques dans les domaines du marketing, de la communication et du design. Par conséquent, de nombreux avocats n’ont pas les compétences suffisantes pour développer en profondeur leur site internet. Cela explique en partie la lente adaptation du métier d’avocat au numérique. De nombreux avocats estiment même, ne pas être suffisamment aptes à gérer une véritable entreprise numérique contrairement au chef d’entreprise, capable de faire émerger des solutions novatrices. Ce retard numérique peut aussi trouver son origine dans la fonction même des métiers du droit. En réalité, ces métiers n’ont pas vocation à être informatisés en raison de la complexité des procédures d’une part, celles-ci sont généralement chronophages et émaillées de dossiers administratifs. D’autres part, digitaliser toutes les procédures amènent nécessairement les professionnels à s’interroger sur la déontologie de leur métier. Pour rappel, les obligations professionnelles des avocats découlent du serment suivant :

« Je jure, comme avocat, d’exercer mes fonctions avec dignité, conscience, indépendance, probité et humanité ».

Les réticences psychologiques sont donc difficiles à faire disparaître, pour certains, qui ont toujours appris à cultiver le devoir de discrétion voire de secret.

Pierre Gramage, avocat et Vice-Bâtonnier de l’Ordre des Avocats de Bordeaux, est quant à lui, favorable à la digitalisation du métier d’avocat. Lors d’une interview en mai 2020, accordée au Blog de Predictice (un blog spécialisé dans l’actualité et l’innovation juridique) il déclarait, « L’État demande depuis des mois aux avocats d’adopter des outils numériques, mais la justice n’est elle-même pas prête, à la fois en ce qui concerne la justice dématérialisée et la digitalisation ». Ainsi, même si les professionnels du droit ont l’envie de digitaliser leur profession pour suivre le pas mais également parce-que la digitalisation n’empêche pas de garder un contact avec le client, tous les moyens ne sont pas mis à leur disposition. Il faudrait déjà repenser tout un système judiciaire.

2.  Avantages de cette digitalisation 

Ces professionnels du droit encore en pleine transformation digitale, doivent entrer rapidement sur le marché du numérique afin de ne pas glisser dans l’ombre des Legaltech, devenues de véritables outils novateurs pour les particuliers. C’est la raison pour laquelle est né le terme de « juriste augmenté ». Le juriste ne doit plus se contenter de ses compétences en droit, mais développer des atouts en communication et en outils numériques. Cependant, il reste de nombreux outils innovants encore inconnus des professionnels du droit, telles que la blockchain*, développée depuis 2008, et la justice prédictive*

La valeur ajoutée des nouvelles technologies dans ces métiers est indéniable. La dématérialisation des formalités, le calcul par des algorithmes des probabilités dans les décisions de justice, la mise en relation des particuliers directement avec des avocats spécialisés. Les avocats peuvent aussi faire appel à des plateformes en ligne pour collaborer et accroître leur visibilité, et les aider dans la création de leur site. C’est notamment le cas du site on divorce®. Nous sommes de plus en plus nombreux à nous lancer dans la création de plateformes pour permettre aux couples de divorcer en ligne. Sur ce sujet, certains pays se démarquent en numérisant toute la procédure, jusqu’à la signature finale. 

La digitalisation offre ainsi un apport considérable de clientèle, de visibilité, et de mise en valeur sur le marché du numérique.

3.  Changements des habitudes de travail des professionnels du droit

Cette digitalisation entraîne inévitablement des changements concernant les habitudes de travail des professionnels du droit. Dans son guide sur les plateformes en ligne, le CNB (Conseil National des Barreaux) développe la notion de plateforme en ligne. Même si ce terme est devenu complètement anodin, il paraît important de repréciser ses fonctionnalités devant l’évolution des nouvelles technologies.  De nos jours, les plateformes en ligne, qui ne sont pas nécessairement dirigées par des spécialistes du droit, proposent de mettre en relation les internautes avec des professionnels susceptibles de répondre au mieux à leurs besoins. L’exploitant de la plateforme joue donc le rôle d’intermédiaire entre l’avocat et son client. Mais ce système peut de nouveau amener à réfléchir sur la déontologie du métier d’avocat. En effet, l’avocat et le client qui doivent préalablement remplir des informations à propos de leur identité, de la nature du litige et des prestations proposées ont aussi l’obligation de prendre en compte une tierce personne dans cet échange. Ce système peut alors limiter l’indépendance de l’avocat. 

La déontologie professionnelle est également mise à mal par la généralisation du système de notation. Pour le Conseil National des Barreaux, il semble difficile de juger de manière objective et indépendante une prestation délivrée par un avocat, au vu de son activité délicate. De plus, les commentaires étant souvent anonymes, les avocats n’ont pas la possibilité de toujours vérifier l’identité de la personne, ou, en raison du secret professionnel, de répondre à la critique de l’internaute. 

Les secrets de la LegalTech

1. Rapidité et coûts réduits 

Certaines sociétés font de cette relation dématérialisée avec le client leur modèle de réussite, et en particulier les LegalTech, de plus en plus nombreuses.

Le terme Legaltech, issu des termes « Legal » et « Technology » désigne des plateformes de digitalisation des métiers du droit. En somme, c’est une entreprise qui propose des services juridiques afin de simplifier et de rendre accessible le droit à un particulier. Cette plateforme permet au client de saisir directement en ligne une juridiction et d’obtenir les conseils de professionnels du droit. Le but : faire gagner du temps au client. En effet, le client n’a plus besoin de prendre rendez-vous par téléphone pour rencontrer un professionnel. Toutes les démarches sont dématérialisées sur internet, du premier contact à la transmission du dossier. Ces LegalTech s’associent également aux professionnels du droit (juristes, avocats, etc…). Dans le contexte actuel de crise sanitaire, ce type de partenariat est bénéfique pour les professionnels. Grâce à ces plateformes, ils sont soulagés des tâches dites rébarbatives et exhaustives, et ont la possibilité d’améliorer leurs capacités numériques. Cette appétence offre aux LegalTech un rôle clé dans l’évolution des métiers du droit. Elles sont, à ce jour, pas moins de 180 en France, selon l’Observatoire permanent de la LegalTech. 

2. Captain Contrat : l’étoile montante des LegalTech

Malgré un nom qui prête à sourire, Captain Contrat est un modèle de réussite sur le marché de la LegalTech.  Plus de 10 000 entreprises clientes, plus de 1 200 articles juridiques et plus de 100 avocats partenaires. La société propose principalement ses services juridiques dans la création et la gestion d’entreprise. Elle est, par ailleurs, essentiellement composée de jeunes juristes. Ces derniers reçoivent les requêtes des clients et s’occupent de la relecture des dossiers avant l’envoi à un avocat membre du réseau de l’entreprise, afin qu’il remplisse un devis. Captain Contrat propose également un système qui bouleverse complètement le modèle économique de rémunération. Il abolit la facturation à l’heure et les dépassements d’honoraires. Le paiement se fait sur la base de tarifs forfaitaires. 

3.  Les leaders dans la digitalisation des avocats

Face à la montée en puissance des LegalTech, des avocats ont même décidé de digitaliser ensemble leur propre profession. Pierre Gramage, justement, Bâtonnier à Bordeaux, a notamment participé à la création de l’incubateur du Barreau de Bordeaux en 2017, dans la perspective de répondre au besoin d’innovation de la profession d’avocat. C’est le 7e incubateur du Réseau national des incubateurs* après Paris, Lyon, Marseille, Rennes, Nîmes, Montpellier et Toulouse. Ces missions s’articulent autour de trois objectifs principaux : la pédagogie, la déontologie, et la prospective (prévoir au mieux le monde de demain). Il vise à permettre au plus grand nombre d’avocats de développer des compétences numériques afin de se digitaliser, tout en garantissant le respect de la déontologie de la profession. Pour l’avocat Pierre Gramage, toujours dans l’interview du Blog de Predictice de mai 2020, les projets initialement prévus avec les bâtonniers du Québec, avant la crise sanitaire, devaient permettre un véritable « échange d’expériences avec les barreaux étrangers » *. De plus, selon lui, la crise sanitaire a mis en évidence la difficulté pour les avocats « de passer d’une culture libérale à une culture entrepreneuriale ». Il constate, en effet, une certaine « aversion » des avocats pour le numérique en raison de la transformation des pratiques qu’elle induit. Mais avec l’Incubateur du Barreau de Bordeaux, Pierre Gramage travaille au changement de perception des avocats sur le numérique.

Malgré une adaptation à leur rythme, les métiers du droit n’ont d’autres choix que d’apprivoiser les outils numériques pour simplifier des démarches exhaustives. Une étape essentielle pour permettre à ces professionnels de rester dans la course du numérique. Les LegalTech ont aussi un rôle clé à jouer en leur permettant de faire évoluer leur métier sans dégrader la qualité ni la prestation. C’est en étant accompagné que les professionnels du droit pourront être rassurés par ce changement de paradigme. Bien que le mot d’ordre restera toujours le même : le digital ne remplacera jamais l’expertise et l’intervention humaine

Quelques petites définitions pour vous aider

*La blockchain : base de données permettant de stocker et transmettre des informations, partagées par l’ensemble de ses utilisateurs et sécurisées par une écriture cryptée. Il s’agit d’une interface :

  • rapide par la validation des données en quelques secondes ; 
  • sécurisée car la validation des données est effectuée par tous les utilisateurs, ce qui permet de se prémunir contre d’éventuels détournements ; 
  • efficace et productive par la réduction des coûts de centralisation et de transaction

*La justice prédictive : Aussi appelée justice quantitative, elle permet d’optimiser au mieux, grâce à des probabilités et des statistiques, les résultats d’une décision de justice.

*Réseau National des incubateurs de barreaux (RNIB) : Son objectif est de mutualiser les outils et services disponibles dans le cadre de la formation des avocats au numérique, mais aussi de mener une réflexion au niveau de l’évolution de la déontologie de la profession. Il vise également à porter des actions au niveau national dont la mise en place d’une plateforme nationale de financement participatif dédiée à l’innovation juridique. Cette plateforme sera construite à destination des avocats, dans un premier temps, puis, à destination des autres professions juridiques.

*Les barreaux étrangers : Depuis le 8 septembre 2012, une convention a été signée par les bâtonniers de Bordeaux et du Québec, afin d’accroître les échanges et la coopération entre les barreaux de Bordeaux, de Versailles et du Québec

Auteur Karim Morand-Lahouazi – Karim est un avocat de Paris, fondateur du Cabinet KML Avocats. Vous pouvez le suivre sur ses réseaux sociaux, via notamment son Instagram : https://www.instagram.com/kml.avocats/

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